Carmela Valente, quel est votre itinéraire ? Comment est née votre vocation ?
Vivre plusieurs vies à la fois, est à mon sens la façon la plus exaltante d’exister ! Etre actrice a donc toujours été pour moi aussi naturel que respirer.
Mon itinéraire est surtout marqué par la lecture qui m’a ouverte les portes du monde et une culture à la fois Européenne et Nord Américaine.
Mon père, Parisien d’origine Italienne, ingénieur en génie civil, construisait des barrages de par le monde et m’a inculqué très tôt le goût du voyage et de l’aventure. Il rencontra ma mère en Suisse.
Neuf mois plus tard je naissais, au milieu des vignes dans le village de Cully. Puis nous avons résidé quelques années à Paris près de la tour Eiffel, avant de déménager au pays du froid comme je l’appelais à l’époque, le Canada, si bien chanté par Gilles Vigneau.
C’est donc à Montréal que j’ai commencé ma carrière de comédienne à l’âge de quinze ans et demi. Ce ne fut pas le fruit du hasard car je cultivais depuis l’enfance une passion insatiable pour la musique des mots.
Un jour, notre nouveau professeur de Français eut la brillante idée de démarrer l’année scolaire en nous demandant de raconter ce qui nous passionnait dans la vie...
C’était au collège non mixte Marie de France, dans la classe de 5ème. Nous avions une douzaine d’années et bien sûr les réponses furent nombreuses et variées. Un panel entre les vacances, le ski, le rock, les garçons, la télévision, rien, la cuisine, les voyages...
La première de classe, dans l’idée de se mettre ce charmant prof dans la poche, répondit :
-les études (quelle hypocrite !).
Ma réponse, eut l’effet instantané de m’attirer, sans l’avoir prémédité, la sympathie immédiate de mon professeur.
Je lui tins à peu près ce langage :
- j’ai la passion de la lecture et de l’interprétation. Dévorer des livres d’aventure, des romans, réciter des poésies, voilà ma vie !
Lorsque je lis, j’ai l’impression de vivre mille vies et de voyager à l’infini, je vois les scènes, je sens les odeurs, tous mes sens sont en éveil. La poésie m’exalte, c’est la musique des mots que j’essaie de reproduire de mon mieux.
Et sans plus attendre je dépassais ma timidité et je lui récitais avec fureur quelques vers
Mes camarades de classe, habituées, ne furent pas surprises, mais lui, si.
A tel point qu’il écrivit sur mon carnet de notes : « possède des dons évidents d’actrice »
à ma grande fierté et au désespoir de mes parents.
A la fin de ce premier cours il me dit :
-Je suis très content d’avoir une jeune ambassadrice, car mon but est de faire aimer la lecture et d’enseigner le Français à travers les grands auteurs, en leur rendant hommage !
Il me demanda lesquels je lisais actuellement et je lui répondis :
-Colette. ..
Il me proposa alors de faire une présentation de cet auteur et de ses ouvrages lors d’un prochain cours.
Je n’aimais pas beaucoup l’école, encore moins les mathématiques, je n’étais pas un modèle de discipline et loin d’être une première de classe alors, avoir un prof comme allié était une sensation nouvelle ! et comme il était très séduisant avec ses yeux bleus et ses cheveux bouclés, très très agréable.
Quelques jours plus tard, il me laissait son bureau.
J’y installais ma pile de livres et attaquais mon tout premier exposé que j’avais longuement préparé à la maison.
Je ne me rappelle plus grand-chose de cette expérience, sauf qu’à la fin, les élèves se sont arrachées mes livres de Colette et que je ne les ai jamais récupérés.
J’en ai tiré deux règles : Pour être convainquant il faut être convaincu et qu’il ne faut jamais prêter ses livres !
J’ai poursuivi ma précoce carrière de public speaker tout au long de l’année avec la même ardeur et en suivant le même rituel.
Je déposais sur le bureau ma pile de livres de l’auteur dont je voulais parler, et je citais son parcours, ce qui m’avais attiré chez lui... Puis, je lisais avec fougue les extraits les plus passionnants, et je rangeais très vite mes livres pendant la période de questions-réponses, qui était interrompue par la sonnerie
La librairie à l’angle de la rue Queen Mary augmentait ce jour là son chiffre d’affaire en fonction de la popularité de ma prestation !
A 15 ans, je passais une vraie audition professionnelle et je fus engagée pour jouer le rôle de la Reine Marie dans Le roi se meurt de Ionesco. J’étais au septième ciel !
Pourtant j’ai failli mourir de peur ! Je connus pour la première fois la terreur de la scène et rencontrais cet ennemi vorace qui m’a gâché bien des premières : le trac. J’ai tremblé des pieds à la tête du début à la fin de la première représentation ! Et, j’ai raté ma sortie en rentrant dans un panneau du décor, qui s’effondra bruyamment. J’avais auparavant sauté du premier au dernier acte et si mes partenaires plus expérimentés n’avaient pas rectifié le tir, la pièce aurait duré moins d’une demi heure.
Après les inévitables saluts, je n’avais qu’envie : me cacher sous terre ! On m’a difficilement extraite de ma loge car je n’osais affronter le jugement du public et surtout de ma famille. J’eu droit à quelques éloges bien mérités ! (grande sensibilité, belle présence) et aux pires critiques (comme mannequin elle serait acceptable, mais comme comédienne !). J’ai donc appris très tôt à faire avec les blessures de ces critiques acerbes, la jalousie et les reproches mérités ou non. De toute façon du jour ou vous prononcez les mots fatals « je vais être acteur ou artiste et ce sera mon métier ! » le monde entier vous tombe dessus, enfin ce fut mon impression mais j’ai persisté :
L’ART CIVILISE L’ HUMANITE ! LA CRITIQUE LA TUE !
Après le Bac mon père m’envoya faire des études « sérieuses » à Paris en espérant que je lâcherai ce métier de saltimbanque.
Je choisis la carrière d’avocate, qui me semblait se rapprocher le plus de celle de comédienne, du moins par l’idée que je m’en étais faite en regardant les magnifiques plaidoiries immortalisées par le cinéma. De plus étant très idéaliste, l’idée de défendre la veuve et l’orphelin me séduisait beaucoup. Pourtant malgré mes bonnes résolutions, je vécus la pire année de ma vie dans une fac sans âme, au milieu d’étudiants hyper politisés, et de profs qui défilaient en débitant leurs cours, sans se soucier ni d’être entendu, ni compris !
Existais-je encore, perdue dans ce fatras anonyme et violent ? Idéaliste, oui, mais révolutionnaire, non ! Je suis pour l’évolution et la civilisation ! La destruction n’est pas ma tasse de thé.
J’étais en train de mourir d’ennui mais heureusement ma grand-mère chez qui j’habitais, me voyant dépérir m’inscrivit dans un cours de théâtre du quartier : c’était le fameux Cours Simon.
Je ressuscitais ! Bye bye, murs froids, grèves, étudiants hystériques et profs cireux.A moi Paris ! et viva la création !
Ma vie de comédienne débutante se résumait en un mot : courir. Courir entre mes cours de théâtre,les répétitions des scènes,courir après les auditions, les castings, les cours de danse et de chant, courir après les rôles, les rendez-vous, les représentations des amis.
J’ai débuté sur les planches Parisiennes grâce à Anne-Marie Besse qui m’avait offert son rôle dans la pièce de Victor Haïm La baignoire au Lucernaire. C’était génial, je m’amusais beaucoup sur scène et j’avais même eu droit au félicitations d’un spectateur de choix : Jean Marais.
Patrick Braoudé qui, à l’époque était encore vétérinaire et avec l’humour qui le caractérise avait écrit sa première comédie mettant en scène une bourge déjantée entraînant quatre malfrats dans un réseau très lucratif de rapt de chats de luxe. Il me proposa le rôle et nous avons joué plus d’un an au théâtre du Point Virgule avec beaucoup de succès si bien que nous enchaînions 2 séances le Samedi soir. Nous y avons reçu toutes sortes de public, nous en avons vu de toutes les couleurs et nous avons appris notre métier !
Je rêvais de tourner au cinéma et à la télé avec des grands acteurs et j’ai décroché après plusieurs mois d’essais, le rôle difficile de Gertrude dans la série phare de TF1 La chambre des dames aux côtés de Marina Vlady et je me suis envolée pour les plateaux de CINECITTA en Italie. C’était une expérience extraordinaire pour une jeune actrice de 22 ans ! Se retrouver dans cet endroit mythique avec des conditions exceptionnelles : appartement privé à Rome et chauffeur personnel, tourner dans les studios et décors qui avaient engendré des chefs d’oeuvres, vivre avec des monstres sacrés du 7eme art. J’ai rencontré le plus grand acteur américain : Robert De Niro, Bob pour les intimes, qui tournait sous la direction du Maestro Sergio Leone il était une fois en Amérique, je côtoyais aussi l’évanescente Nastassia Kinski et notre Gérard Depardieu national réunis pour le film La lune sous le caniveau réalisé par J.Jacques Beinex. J’ai également eu l’honneur d’être présentée à deux légendes de Hollywood : la sublime Ava Gardner et Anthony Queen.
Nous nous retrouvions pour déjeuner tous ensemble au restaurant terrasse des studios de Cinecitta, c’était la dolce vita !
Puis Dino Risi me choisit pour être sa Cléopâtre dans une publicité qui marqua une nouvelle page dans l’histoire de la pub : Terra de Johnson.
Ma carrière était lancée et j’ai tout naturellement continué à arpenter en long en large et en travers les scènes de France, à jouer au cinéma, à la télévision, continué de danser et chanter, rajoutant á mon arc l’écriture et la mise en scène sans jamais cesser d’apprendre mon métier, apprendre la vie, jusqu’au jour où je me suis découverte une nouvelle passion, mais c’est une autre histoire, c’est l’autre page - - celle de la formactrice !
Parlez-nous du métier d’acteur, comment le voyez-vous ?
J’étonne souvent mes stagiaires lorsque je dis que j’étais très timide et que la plupart des acteurs le sont. Les gens pensent à tort que pour être acteur il faut être égocentrique ou pire nombriliste c’est absurde !
C’est aussi absurde que cette idée que l’artiste doit être névrosé pour créer ! Il doit avant tout, être capable de rêver et d’accorder la vie à ses rêves, tout simplement !
L’acteur est un vecteur d’émotions. Il a l’aptitude à créer n’importe quelle émotion presque instantanément. C’est son DON.
Que l’acteur soit timide et qu’il surmonte cette peur pour communiquer, sur scène, parfois seul comme dans un one man show, est un acte courageux et généreux. Son désir d’apporter un peu de beauté dans cet univers brutal, de rendre la vie plus belle aux gens, de les faire rire ou réfléchir est si puissant qu’il dépasse sa peur et sa timidité pour y aller ! C’est ce qui fait sa valeur.
Dans une interview du film Ladykillers avec Tom Hanks, le décorateur disait :
« Le plus grand honneur que l’on puisse faire à un morceau de bois c’est d’en faire un instrument de musique. »
J’aime cette métaphore, l’art est la nourriture de l’esprit, les grands artistes sont la beauté du monde et je les admire énormément.
Si je devais définir brièvement ce qu’est pour moi un acteur, en quoi consiste son travail et quel est son objectif, je citerais Anthony Hopkins l’interprète génial du célèbre film réalisé par Jonathan Demme le silence des agneaux lorsqu’il dit :
« Je n’ai rien à voir avec le personnage d’ Annibal. C’est une interprétation réussie parce que je suis un acteur doué.
Etre acteur et jouer un rôle, cela n’a rien à voir avec le fait de s’identifier ou devenir le personnage, c’est de la fiction.
C’est une création. »
J’avais d’ailleurs suivi un atelier passionnant à Los Angeles où le metteur en scène qui le dirigeait nous avait donné une définition de cet art qui m’avait marquée par sa simplicité, sa vérité et son efficacité :
“Acting means to Act not re-act “
Jouer la comédie c’est JOUER. Ce n’est pas re - jouer « ce que l’on a vécu dans le passé » ou une quelconque psychothérapie ou quoi que ce soit d’autre. C’est une forme artistique qui demande de l’observation, de l’imagination et un travail de fond. C’est une CREATION.
L’acteur utilise le pouvoir de son imagination pour donner naissance à son personnage. Il doit être très attentif à ce qui l’entoure, être conscient, s’ouvrir et se nourrir pour lui donner vie et faire battre son coeur.
Je pourrais citer quantité d’acteurs qui parlent de leur façon de travailler en utilisant le pouvoir magique de leur imagination :
Kate Winslet qui fut la merveilleuse Rose du Titanic :
« Je ne me sers pas de mon expérience personnelle. Je me mets à la place du personnage et j’imagine comment il réagirait à cette situation particulière. »
Joachin Phoenix (Gladiator, Walk the line):
« Je n’ai jamais, depuis que je fais ce métier, utilisé mon expérience personnelle, que ce soit pour un personnage de fiction ou ayant existé. La méthode de l’Actors studio est à l’opposé de mon processus d’immersion. Les gens vous voient dans un film et pensent que vous êtes ce personnage, ou se disent : « Ah, c’est pour cette raison, qu’il a fait ce film ». C’est vraiment ne pas comprendre l’art dramatique. Ca me rend malade que l’on puisse penser que je me suis servi de ma propre douleur pour un film. C’est de la spéculation et c’est dénigrer les mois et les mois de recherche que j’effectue pour un rôle et le fait que pour devenir ce personnage, j’essaie d’inventer et de vivre sa vie. »
On crée un personnage, de la même manière qu’un sculpteur sculpte, qu’un peintre peint et qu’un compositeur compose ! On lui donne vie et forme, on lui invente sa biographie. Le travail de l’acteur c’est d’imaginer et de créer une vie à son rôle, tout ce qui n’est pas écrit c’est à lui de l’inventer, et chaque interprète y met sa vision. Plus l’artiste est créatif et aura approfondi la biographie imaginaire et vu son personnage jusque dans les moindres détails, comment il agit, comment il parle, mange, s’habille, marche plus profonde sera son interprétation.
Un élément majeur de la construction du personnage est de décider comment il réagit et les choix qu’il fait dans des situations extrêmes. C’est cela qui va nous donner son vrai caractère sous le vernis social. Son pouvoir de choix et ce qu’il en fait est un élément clé, ce n’est pas ce qui lui arrive qui est important mais comment il va réagir.
Le superbe film écrit et réalisé par Paul Haggis Collision en est un brillant exemple !
Les gens veulent savoir qui est ce personnage, quel est son vrai caractère. Est-il honnête ou menteur, courageux ou lâche, est-il comme eux ?
Si c’est un cliché, il ne touchera pas le public il faut donc qu’il soit crédible afin de lui donner toute sa dimension, tout son relief. Ce qu’il va CHOISIR sous la pression et plus cette pression sera intense, plus on saura à qui on a affaire. C’est la clé du rôle.
Quel est le but qu’il poursuit, qu’est-ce qu’il veut ? Comment va-t-il agir sous la pression ? Quel est son état émotionnel ? Voilà les questions fondamentales à se poser et à creuser.
Mais n’oublions pas que les fondations reposent sur l’HISTOIRE et avant tout il faut qu’elle soit bien écrite. Sans histoires, pas de films, pas de pièces et pas d’acteurs ! et sans une bonne histoire, pas de public !
Comme dit Henri Salvador : « l’important c’est d’avoir une bonne chanson. C’est pas le mec qui fait la chanson, c’est la chanson qui fait le mec. »
Une bonne histoire bien racontée !! C’est ce qui fera venir le public.
Les gens viennent pour vivre un conte, il faut qu’ils y croient.
Tous les artistes doivent donc conjuguer leur talent pour les inviter dans ce voyage, dans cette métaphore, dans ce rêve qui est né de l’esprit du créateur de l’oeuvre : l’auteur.
D’une certaine façon l’auteur écrit les dialogues et dans son interprétation, l’acteur en écrit les sous-titres.
Sarah Bernhardt, qui créa le star system car elle avait un sens inné du marketing bien avant que le mot n’existe et qui fut l’une des plus grandes ambassadrice pour la France puisqu’elle joua sur toutes les scènes du monde les auteurs Français, Sarah sur le front de laquelle Victor Hugo posa la couronne des élus en lui donnant la Reine de Ruy Blas, en 1871, disait en toute humilité :
« S’il se trouve toujours dix personnes pour jouer un texte, il n’y a qu’une personne pour l’écrire. Nous comédiens, sommes des oiseaux, des perroquets, nous répétons ce que quelqu’un d’autre a imaginé, pensé, crée.»
Elle disait aussi : « Je n’ai jamais rêvé d’être quelqu’un d’autre que moi-même. En revanche j’ai joué des milliers d’autres. »
Quel conseil donneriez vous à un acteur débutant ?
Le même que l’acteur Denzel Washington donne :
Je lui dirais de commencer par faire du théâtre. Et de ne pas oublier que tout le reste, c’est du cinéma !
Actuellement dans quel état d’esprit êtes vous ?
Je veux être à mon meilleur niveau, mentalement, physiquement et spirituellement. J’ai toujours eu soif de connaissance, je veux comprendre et apprendre chaque jour quelque chose de nouveau.
Cherchez vous à faire passer des messages dans votre art ?
Bien sûr ! Qu’au-delà de l’homme tel qu’on le voit, il y a une vérité et une conscience divine, que la beauté, la bonté et la gentillesse existent au coeur de chacun. J’essaie de ne jamais l’oublier !
J’adore ce passage du livre de Irving Stone La vie ardente de Michel Ange, pour moi il s’adresse aussi bien aux artistes qu’à tous ceux qui oeuvrent pour rendre le monde meilleur et plus esthétique :
Dieu s’était-il réellement reposé le septième jour ? Dans la fraîcheur de ce long après-midi, ne s’était-il pas demandé :
- Qui, sur terre, parlera pour moi ?
Je ferais mieux de créer une autre espèce, une espèce à part. Je l’appellerai « artiste ».
Elle aura pour tâche d’apporter au monde une signification et la beauté. »
Merci